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Publié par Scientifique

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L'Allemagne s'interroge toujours, mardi 31 mai, sur l'origine d'une bactérie véhiculée par des légumes crus, qui a fait au moins six morts, peut-être quatorze, et infecté plus de mille personnes ces dernières semaines. Cette contamination sans précédent a provoqué des tensions entre l'Espagne, dont deux exploitations agricoles sont mises en cause, et l'Allemagne.

  • Quelle est l'ampleur de la vague de contamination ?

Le dernier bilan de l'Institut Robert Koch (RKI), agence fédérale allemande chargée du contrôle sanitaire, attribue formellement six morts à la bactérie Escherichia coli entérohémorragique (ECEH) à la date du lundi 30 mai dans l'après-midi, mais des analyses sont en cours concernant huit autres décès. Selon l'Institut, 373 patients contaminés par l'ECEH ces dernières semaines en Allemagne ont développé des troubles rénaux sévères. En Suède, une femme de retour d'Allemagne a succombé à l'infection. Quelques dizaines de cas suspects ont également été signalés au Danemark, en France, en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas, tous liés à des déplacements en outre-Rhin. Des chercheurs de l'université de Münster ont mis au point un test permettant d'identifier rapidement les personnes contaminées.

Cette contamination par l'ECEH "est une des plus importantes jamais observées dans le monde et la plus importante en Allemagne", a constaté le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies. Dans un rapport (PDF) publié vendredi, il relève que le foyer de contamination est limité à l'Allemagne, les malades hospitalisés à l'étranger étant soit des Allemands, soit des voyageurs venant d'Allemagne.

Les autorités allemandes craignent que le pic de contamination reste à venir, en raison d'un décalage entre l'incubation et la déclaration des cas. Dans le nord de l'Allemagne, principal foyer d'infection, plusieurs hôpitaux saturent. "Nous avons 61 adultes hospitalisés dont 21 en soins intensifs, et 18 enfants dont 4 en soins intensifs", a déclaré une porte-parole de la clinique universitaire d'Eppendorf, à Hambourg. L'établissement a lancé un appel urgent aux dons de sang. "Le nombre de cas nouveaux semble baisser doucement. Mais les cas d'infections les plus graves augmentent encore", explique la clinique.

  • Quelle est l'origine de la contamination ?

 

Dans une serre d'Almeria, dans le sud de l'Espagne, d'où proviendraient des concombres porteurs de la bactérie ECEH.

Dans une serre d'Almeria, dans le sud de l'Espagne, d'où proviendraient des concombres porteurs de la bactérie ECEH.REUTERS/FRANCISCO BONILLA

Mardi, les autorités allemandes étaient toujours à la recherche de la source de la contamination. Les premières études menées par l'Institut Robert Koch montrent un lien significatif entre l'apparition de la maladie et la consommation de tomates crues, de concombres et de laitues. Jeudi 26 mai, la bactérie ECEH a par ailleurs été identifiée sur deux échantillons de concombres venant  de fermes du sud de l'Espagne. Mais les autorités sanitaires restent prudentes car la contamination peut également être intervenue lors du transport ou du déchargement : des échantillons de concombres suspects ont été envoyés à un laboratoire de Galice, en Espagne, et les premiers résultats doivent être connus mercredi.

Les deux exploitations espagnoles concernées, situées à Malaga et Almeria, en Andalousie — dont une biologique —, exportent surtout vers l'Allemagne, pays à partir duquel il y a réexpédition vers l'Europe. Elles ne fournissent pas l'Espagne. La Commission européenne a par ailleurs indiqué qu'un lot en provenance soit des Pays-Bas, soit du Danemark, et commercialisé en Allemagne, était également en cours d'analyse.

Les concombres ne sont pas les seuls incriminés : selon Frédéric Vincent, porte-parole chargé de la consommation à la Commission européenne, "20 % des malades signalés en Europe n'ont pas mangé de concombre".

  • La France doit-elle s'inquiéter ?

"En France, l'Institut de veille sanitaire [InVS] a recensé six personnes infectées à la date de lundi, a indiqué Lisa King, épidémiologiste à l'InVS. Il s'agit de personnes souffrant de diarrhée sanglante, qui ont toutes un lien avec l'Allemagne : des résidents français partis en Allemagne en mai ou des résidents allemands qui ont présenté les symptômes en France." Les malades recensés dans l'Hexagone ne présentent pas de forme sévère de contamination.

Le ministre du travail et de la santé, Xavier Bertrand, a en outre annoncé qu'un lot de concombres suspects d'origine espagnole avait été retirés du marché dans le Morbihan, mais aucune contamination n'a été constatée dans la région. "Il y a eu une livraison le 12 mai chez un grossiste de Bretagne, a précisé dimanche la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes. Celui-ci a déjà livré notamment dans le Finistère des produits vers la restauration collective où le concombre a déjà été mangé. Il a retiré de la vente le peu qu'il lui restait."

"Il ne faut pas s'affoler sur la situation en France, souligne Lisa King. Les informations sont très rassurantes et il n'y a pas d'éléments pour penser que l'épidémie touche la France."

  • Comment se manifeste cliniquement la contamination ?

 

Un patient contaminé par l'ECEH traité à l'hôpital universitaire Eppendorf, à Hambourg.

Un patient contaminé par l'ECEH traité à l'hôpital universitaire Eppendorf, à Hambourg.AFP/MARCUS BRANDT

"L'infection de base se manifeste par un tableau clinique de gastro-entérite aiguë [maux de ventre, vomissements, diarrhée qui peut être sanglante]", souligne Lisa King. Cette infection peut se traiter en cinq à sept jours. Mais dans certains cas, elle évolue vers une forme sévère, appelée syndrome hémolytique et urémique (SHU). Le SHU affecte le sang, les reins et, dans les cas graves, le système nerveux central. Il se manifeste notamment par une insuffisance rénale et une anémie, une dizaine de jours après la contamination.

"Ce qui est inhabituel dans le cas de cette épidémie, relève l'épidémiologiste de l'InVS, c'est qu'elle touche principalement des femmes adultes en bonne santé, alors que le SHU touche souvent des jeunes enfants et des personnes agées." En effet, selon les données du Centre européen de prévention et de contrôle des maladies, 67 % des personnes touchées par l'épidémie allemande sont des femmes adultes. Autre particularité : la souche bactérienne paraît particulièrement virulente. Habituellement, entre 5 et 10 % des personnes contaminées par une bactérie entérohémorragique développent un SHU. Or, dans le cas des contaminations récentes, près d'un quart de celles-ci dégénèrent en SHU.

En France, on recense une centaine de SHU chaque année, essentiellement chez les moins de 15 ans après consommation d'une viande pas assez cuite. Le taux de mortalité de ce syndrome est de 1 à 2 %.

  • Comment se transmet et se développe la bactérie ?

 

La bactérie ECEH incriminée dans les cas de contaminations récentes en Allemagne a été retrouvée sur deux lots de concombres provenant d'Espagne, mais les analyses sont en cours.

La bactérie ECEH incriminée dans les cas de contaminations récentes en Allemagne a été retrouvée sur deux lots de concombres provenant d'Espagne, mais les analyses sont en cours.AFP/JOHANNES EISELE

La bactérie incriminée est une souche bactérienne rare, la O104-H4, identifiée en Corée du Sud pour la première fois en 2005. En France, en 15 ans de surveillance du SHU, les experts de l'InVS n'ont jamais identifié cette souche bactérienne.

Elle appartient à la famille des bactéries Escherichia coli produisant des shigatoxines. "Leur habitat classique, c'est le tube digestif des ruminants [vaches, chevaux, chèvres]", explique le Dr François-Xavier Weill, chef de l'unité des bactéries entérohémorragiques à l'Institut Pasteur. Ces bactéries peuvent se transmettre dans la chaîne alimentaire via les matières fécales de ces ruminants qui se retrouvent dans le sol, le fumier, ou dans l'eau de puits ou de rivière. La contamination peut également avoir lieu lors de la traie ou de l'abattage des bovins.

Les chercheurs identifient donc trois sources principales de contamination pour l'homme : les produits laitiers au lait cru, les produits carnés peu cuits et les produits d'origine végétale crus. Les transmissions interhumaines sont également possibles, mais plus rares, et consistent essentiellement en une contamination de l'enfant à l'adulte, lors du changement d'une couche par exemple.

"Les shigatoxines détruisent les cellules au niveau des vaisseaux, détaille le Dr Weill, entraînant des problèmes de coagulation, d'hypertension artérielle, ou détruisant les cellules cérébrales dans les cas graves. Les shigatoxines se développent d'abord autour des tubes digestifs et se diffusent ensuite dans le sang via les globules blancs, jusqu'aux reins et parfois dans le cerveau."

  • Quel traitement possible ?

Le traitement de base consiste en une réhydratation et un traitement par dialyse. La prise d'antibiotiques est déconseillée car elle favorise l'activation des shigatoxines. Mais la souche rare d'ECEH qui frappe l'Allemagne s'est révélée résistante au traitement par dialyse, amenant les médecins à prescrire un nouveau traitement : un médicament de la famille des anticorps monoclonaux censé lutter contre les modifications neurologiques et les dommages infligés aux reins. L'efficacité de ce traitement reste à prouver et seule la découverte de l'origine de la contamination permettra de juguler la diffusion de la bactérie, affirment les spécialistes.

"Cette forme de la bactérie ECEH est beaucoup plus grave que la grippe porcine, estime Reinhard Brunkhorst, président de la Société allemande de néphrologie et praticien à Hanovre (Allemagne) dans un entretien au quotidien Die Welt. Parmi les malades, il y a des femmes de 20 à 30 ans qui étaient en parfaite santé jusqu'ici."

  • Peut-on consommer des légumes crus sans risque ?

 

L'Allemagne a recommandé d'éviter la consommation de concombres, de tomates crues et de laitues.

L'Allemagne a recommandé d'éviter la consommation de concombres, de tomates crues et de laitues.REUTERS/PAWEL KOPCZYNSKI

Toutes les informations confirment que l'épidémie ne touche, pour l'instant, que l'Allemagne. Il n'y a donc pas de risque à consommer des légumes crus en France. Cependant, les recommandations d'hygiène de base s'imposent : bien laver les légumes, les éplucher si possible, cuire à cœur les viandes pour les enfants, respecter scrupuleusement les règles d'hygiène des mains...

Pour ceux résidants en Allemagne, les autorités recommandent d'éviter les tomates crues, les concombres et la laitue. Le seul moyen de tuer la bactérie est de cuire le légume pendant 10 minutes à 70°. Ces précautions ne s'appliquent pas pour l'instant aux autres pays européens.

Pour le Dr François-Xavier Weill, "il ne faut pas s'inquiéter outre mesure car les autorités allemandes ont ciblé épidémiologiquement les végétaux. On est sûrement face à un incident industriel : un producteur a dû mettre en contact sa production avec du fumier contaminé et a distribué dans une région allemande. Comme il y a une incubation de dix jours, il y a encore des personnes qui ont consommé les légumes contaminés avant les retraits et qui peuvent déclarer la maladie. Mais leur nombre devrait diminuer d'ici une quinzaine de jours."

  • Quelle est la réaction des pouvoirs publics ?

Les autorités allemandes ont déconseillé à la population de consommer des végétaux crus et certains produits ont été retirés des étals. "Tant que les experts ne sont pas capables d'identifier avec certitude l'origine de l'agent pathogène, l'alerte générale sur les primeurs reste valable", a fait valoir dimanche la ministre chargée de l'alimentation, de l'agriculture et de la protection des consommateurs allemande, Ilse Aigner.

L'agence autrichienne de sécurité sanitaire a ordonné le rappel des concombres, des tomates et des aubergines livrés par le producteur espagnol soupçonné d'être à l'origine du lot contaminé. La Belgique a interdit lundi les importations de concombres espagnols. La Russie a pris la même mesure envers les légumes espagnols et allemands et prévenu qu'elle pourrait étendre cette mesure à tous ceux venus d'Union européenne.

 

En France, pour l'instant, il n'y a aucune contre-indication à la consommation de légumes crus, a assuré le ministre de la santé. "Au début, les autorités allemandes étaient formelles [un lot de concombres espagnols était incriminé], a déclaré Xavier Bertrand mardi matin, sur France 2. Aujourd'hui, il y a des questions qui se posent de plus en plus, je veux savoir quelle est cette origine. Nous avons besoin d'une information d'une transparence totale de la part des autorités allemandes, mais aussi de la part des autorités espagnoles."

  • Quel est l'impact économique de cette crise ?

 

Un producteur allemand situé près de Hanovre, contraint de détruire ses salades, après les soupçons de contamination de végétaux crus à la bactérie ECEH.

Un producteur allemand situé près de Hanovre, contraint de détruire ses salades, après les soupçons de contamination de végétaux crus à la bactérie ECEH.AFP/JULIAN STRATENSCHULTE

Du côté des producteurs, les craintes vis-à-vis de l'impact de cette crise sanitaire sont grandes. Pointés du doigt, les producteurs espagnols sont particulièrement inquiets. "Presque toute l'Europe" a arrêté d'acheter des fruits et légumes espagnols, a affirmé mardi la Fédération espagnole des producteurs-exportateurs de fruits et légumes. La ministre de l'environnement et du milieu rural espagnole, Rosa Aguilar, avait auparavant souligné que l'accusation portée contre les concombres espagnols pourrait causer "des dommages irréparables pour le secteur", alors qu'aucun indice "ne prouve" que la contamination se soit produite en Espagne. Le pays envisage de réclamer des comptes à l'UE et à l'Allemagne "pour les dommages et préjudices provoqués".

Etant donné les recommandations sanitaires en vigueur en Allemagne, les producteurs de légumes allemands ont également fait état d'un manque à gagner de deux millions d'euros par jour. Et selon le regroupement des agriculteurs du nord de l'Allemagne, les ventes et la consommation de concombres, tomates et salades ont "chuté de 90 %".

Mathilde Gérard

 

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