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Publié par Scientifique

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Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec), réuni à Stockholm, doit présenter ce vendredi le premier volet de son nouvel état des lieux sur les changements climatiques.

 

Atlantico : Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat remet son rapport sur le réchauffement climatique vendredi 27 septembre après quatre jours de débats. Ce rapport, dont certaines parties ont fuité, suscite depuis plusieurs mois de nombreuses polémiques. D'aucuns n'hésitent pas à affirmer que la responsabilité humaine dans le réchauffement serait remise en cause par les conclusions de ce rapport. Comment expliquer de telles interprétations ?

Christian Gollier : Même s’il fut mis en évidence par Arrhenius à la fin du 19e siècle, la science n’est absolument pas capable à ce jour de prédire avec suffisamment de fiabilité l’intensité du phénomène de réchauffement. La complexité du problème est telle qu’aucun scientifique sérieux ne se permettrait aujourd’hui de faire des prévisions sans reconnaître les limites de son modèle. Ainsi, personne ne peut dire aujourd’hui si les dommages climatiques seront de 1% ou de 50% du PIB mondial dans deux siècles. L’honnêteté intellectuelle des co-auteurs du rapport du GIEC oblige à reconnaître ces incertitudes. Rappelons aussi que ce rapport est écrit par plusieurs centaines de scientifiques, de toute qualité, de toute sensibilité et de toute origine. Mais il ne faudrait pas que les désaccords explicités dans le rapport laissent planer le moindre doute sur une réalité incontestable : une large majorité des experts s’accordent pour reconnaître que "la maison brûle" !


François Gervais : La température globale de la Planète n'a pas augmenté depuis 17 ans alors que durant cette période les activités humaines ont envoyé dans l'atmosphère 1/3 de tout le CO2 émis depuis le début de l'ère industrielle au XIXème siècle, questionnant sévèrement la supposée relation de cause à effet entre CO2 et température. L'incertitude des projections du GIEC est considérable puisqu'elle s'échelonne entre 0,2°C pour la valeur basse de la projection la moins pessimiste, à 4,8°C pour la valeur haute de la projection la plus pessimiste. La valeur haute est incompatible avec un effet de serre du CO2 bien réel, mais proche de la saturation. En revanche la valeur basse est compatible avec ce phénomène de saturation.  

Certains nient l'existence même du réchauffement. Quelles sont aujourd'hui les grandes polémiques autour du changement climatique ?

Christian Gollier : Il y a encore énormément d’incertitudes sur des éléments déterminants du risque climatique. On ne comprend aujourd’hui qu’imparfaitement les interactions entre les océans et l’atmosphère, pourtant cruciales. Par ailleurs, des scientifiques tout-à-fait respectables pointent du doigt la possibilité de rétroactions auto-correctrices, comme l’augmentation de la masse nuageuse ou l’accroissement de la photosynthèse que l’effet de serre pourrait générer. D’autres pensent qu’il serait peu coûteux pour les générations futures de contrer le changement climatique par des techniques de géoingénerie, comme la vaporisation dans la haute atmosphère d’aérosols sulfureux. Dans l’autre sens, on s’inquiète beaucoup de cercles vicieux que l’augmentation de CO2 pourrait déclencher, comme le relâchement massif de gaz carbonique contenu dans le permafrost. La réalité, c’est que les résultats des modèles les plus performants sont très sensibles à de nombreux paramètres sur lesquels planent beaucoup d’incertitudes.

François GervaisLe réchauffement est une réalité mais il est la conjonction de plusieurs facteurs naturels qui expliquent très bien le plateau observé depuis 17 ans, alors que les modèles du GIEC les plus pessimistes s'avèrent incapables de l'expliquer. La polémique, en revanche, a toujours existé. Le site Popular Technology recense plus de mille publications scientifiques, certaines datant de plus de 20 ans, récusant tout alarmisme et insistant sur des facteurs naturels de l'évolution du climat.

 

Bastien Alex : Le réchauffement climatique est globalement admis. Les réserves concernent davantage son origine anthropique. Certains courants avancent la thèse de son origine naturelle à travers l’alternance des périodes de réchauffement/refroidissement qui jalonnent l’histoire de la Terre, et en déduisent que l’homme n’en est aucunement responsable. Beaucoup de scientifiques, comme Claude Allègre en France, dénoncent la rigueur et le sérieux des travaux du GIEC dont la qualité n’est appréciable que si l’on maîtrise des disciplines telles la climatologie ou la glaciologie. De même, la question de la comptabilisation des émissions fait débat. Pour l’heure, les Etats sont chargés de fournir les chiffres de leurs émissions, ce qui n’est pas satisfaisant. Dernier élément et pas des moindres, le traitement de l’incertitude par le GIEC qui a nourri les discours climato-sceptiques en se montrant parfois mal à l’aise vis-à-vis des limites actuelles de la modélisation et de la prospective climatique aux horizons mentionnés dans les rapports.

Qui sont ceux à l'origine de ces polémiques ? Quel est leur profil ?

Christian Gollier : Il est impossible de dresser le portrait-robot du scientifique climato-sceptique pour représenter une population en réalité si hétérogène. Une minorité est probablement financièrement soutenue par des acteurs qui ont intérêt à ce que rien ne bouge. Mais l’argument du financement va dans les deux sens, car des moyens énormes de financement ont été offerts aux scientifiques du climat par les Etats et certaines entreprises. Et l’existence de forts lobbies écologistes rend difficile la survie de scientifiques capables de remettre en cause un air du temps climato-catastrophiste parfois bien excessif. Dans cette histoire, on n’est pas parvenu à éviter le manichéisme.

François Gervais : Ce sont d’éminents scientifiques, des sommités spécialistes de ces questions, directeurs de grands programmes, responsables de laboratoires de recherche ou d’équipes prestigieuses. Mentionnons par exemple trois Prix Nobel, le Président de la Fédération mondiale des scientifiques, le Président de la Commission de Climatologie de l’Association Météorologique Mondiale, le Directeur de la recherche spatiale de l’Académie des sciences russe, le Président du Conseil Scientifique de l’Université de Princeton, le Président de l’Institut d’études spatiales, le Directeur-fondateur de l’International Arctic Research Center, le Président du Comité de météorologie tropicale de la Société météorologique américaine, le Directeur de l’Institut Max Planck de recherche sur le système solaire, le Président de l’Association américaine des climatologues, le Directeur fondateur du Service des satellites US, et un millier d'autres pour s'en tenir à leurs propres déclarations. Certains ont même été experts du GIEC (voir liste en annexe du livre l'Innocence du carbone).

Bastien Alex : Je crois qu’il faut davantage employer le terme "débat" qui évite la stigmatisation et la diabolisation, qui provoquent souvent des effets contraires à ceux recherchés. En effet, il faut bien prendre en considération la thèse très répandue dans les pays émergents et les pays en développement qui soutient que le changement climatique est une invention de l’Occident destiné à nuire à leur croissance économique qui commence à chahuter la domination que le monde développé a exercé pendant des siècles.

Le climato-scepticisme n’est toutefois pas l’apanage des seuls pays en développement. Les plus fervents opposants à la thèse du réchauffement climatique et à toute imposition de disposition contraignante limitant les émissions de gaz à effet de serre sont souvent liés aux lobbies des industries polluantes (pétrochimie, hydrocarbures), ce qui était par exemple le cas de nombre d’élus américains venus assister à la conférence de Copenhague et représentants les Etats de la Rust Belt, ensemble d’Etats dont l’économie – et donc l’électorat – est essentiellement tournée vers ce type d’activités. Ce sont des réflexes reposant sur des réalités qu’il faut prendre en compte lorsque l’on construit un argumentaire et une stratégie de négociations.

 

 

Quels sont leurs arguments ? Certains de ces arguments sont-ils recevables ?

Christian Gollier : Finalement, l’argument le plus fort en faveur d’un puissant effet de serre, c’est l’observation d’une augmentation de la température moyenne de la terre depuis plusieurs décennies, corrélée à une augmentation de la concentration de CO2. Le problème est que cette corrélation reste ténue, et certains pensent qu’elle pourrait s’expliquer par d’autres phénomènes, comme l’augmentation de l’activité solaire par exemple. Par ailleurs, des modifications climatiques se sont produites depuis toujours sans lien avec le CO2, ce qui peut introduire un doute sur l’interprétation du phénomène actuel. Même si ces arguments sont a priori recevables, les connaissances scientifiques les plus récentes permettent de les écarter avec un grand degré de confiance.

François Gervais : Les modèles repris par le GIEC sont basés sur la formule empirique de G. Myhre publiée en 1998 qui prévoit un réchauffement de 1°C en cas de doublement du CO2 dans l'atmosphère (sa concentration est passée de 0,03 % au début de l'ère industrielle à presque 0,04 % aujourd'hui). Au rythme actuel d'accroissement, un doublement nécessiterait 2 siècles. Rien de si alarmant. L'alarmisme qui découle des modèles les plus pessimistes résultent de l'hypothèse de rétroactions de la vapeur d'eau et des nuages. Mais cette hypothèse n'est nullement vérifiée par les observations, au contraire. 

Bastien Alex : Les climatosceptiques s’appuient sur d’autres travaux scientifiques dénigrant ceux du GIEC, insistent sur la marge d’incertitude et sont en général les adversaires du principe de précaution. Cela permet ensuite d’évoquer les impacts économiques négatifs de toute politique contraignante construite sur des incertitudes (chômage, abandon de compétences) pour enfin évoquer le différentiel de compétitivité et les effets néfastes liés au fait que l’ensemble des Etats du monde ne prendra jamais simultanément des encagements conformes aux recommandations du GIEC. Les Etats-Unis et la Chine se renvoient ainsi la balle depuis 2009, chacun invoquant son refus de s’engager sur la voie des réductions d’émissions régies par un traité international type Kyoto tant que l’autre n’aura pas décidé de l’emprunter également[1]. Cela ne veut toutefois pas dire que ces Etats ne développement aucune politique de réduction des émissions au niveau national ou fédéral.


[1] Voir Bastien ALEX, « Négociations climatiques internationales : l’impasse ou le sursaut », La Revue internationale et stratégique, n° 90, Armand Colin/IRIS Editions, été 2013.

Existe-t-il des points de consensus entre pro et sceptiques du réchauffement ? Lesquels ?

François GervaisLa grande majorité des pro et sceptiques s'accordent sur le mécanisme d'effet de serre atmosphérique. Mais certains sceptiques observant que l'effet de serre du CO2 est déjà presque saturé considèrent qu'il ne peut presque plus augmenter la température de la Terre. Ce que confirment les observations depuis 17 ans.

Bastien Alex : Le seul consensus est peut être sur le fait qu’il existe des incertitudes mais elles ne sont ni interprétées ni justifiées de la même façon. Chaque camp reconnait la difficulté de l’exercice de modélisation mais en tire des leçons différentes, que l’on coiffera selon l’envie de l’adjectif alarmiste ou sceptique. 

Comment faire la part des choses entre les éléments dont nous sommes certains et ceux sur lesquels le doute persiste ?

Christian Gollier : Les incertitudes, certaines vraiment radicales, resteront encore longtemps au cœur du problème climatique. La question est de savoir comment gérer collectivement ce risque qui, comme d’autres (bioterrorisme, collision avec une comète,…), pourrait aller jusqu’à remettre en cause la survie de notre espèce sur terre.

François Gervais : La fourchette 0,2°C-4,8°C, soit 2400 % d'incertitude (!), pour la température en 2100 illustre à l'évidence que le GIEC lui-même n'est sûr de rien. Il met en avant une hypothèse moyenne, alarmiste, qui n'a pas grand intérêt prédictif face à une telle incertitude.

Bastien Alex : Il est difficile de répondre à cette question. On a tendance à occulter la part d’incertitude parce que toute science non humaine – comme la climatologie, la glaciologie ou la météorologie – à valeur de certitude et réputation d’infaillibilité. Ce n’est jamais aussi simple. L’aspect scientifique et technique de la problématique empêche de la concevoir dans sa globalité et sa complexité. Prenons un exemple : certains sont convaincus que pour relancer la croissance, il faut pratiquer une politique de l’offre, d’autres considèrent qu’il serait plus efficace d’agir sur la demande, et ils ne sont jamais d’accord. Bien que l’économie fasse partie des sciences humaines, la part d’incertitude des modèles qu’elle véhicule me semble intéressante dans cette comparaison. 

La question du réchauffement est-elle finalement victime du dogmatisme à la fois des pro et des anti ? Le débat est-il suffisamment ouvert sur la question ?

Christian Gollier : Il y a en effet beaucoup de choses vraiment déplaisantes dans ce débat. J’ai connu certains collègues allant jusqu’à prôner un "catastrophisme éclairé" visant à faire croire à l’opinion publique que le pire est certain pour forcer la décision politique. Dans une moindre mesure, je regrette un système qui a tendance à valoriser les scientifiques extrémistes aux messages fracassants. Finalement, reconnaissons que la "méthode GIEC" est arrivée à la fin d’un cycle. L’idée est en effet bien étrange de forcer des milliers de scientifiques plus ou moins bien choisis à co-écrire un volumineux rapport où chaque mot est pesé mais que personne ne lit, dans un processus complexe, technocratique, politiquement contrôlé, et somme toute assez opaque. Il est sain que la vérité émerge de la confrontation des idées, des arguments et des contre-arguments émergeant les publications scientifiques validées par les pairs. Plutôt que l’ectoplasme GIEC, ce sont les scientifiques les plus réputés (comme Nicholas Stern ou William Nordhaus pour l’économie du climat), peut-être sous forme de réseaux internationaux, qui doivent exposer leur poids scientifique pour convaincre les politiques à prendre les décisions qui s’imposent.

 

François Gervais : Le I de GIEC signifie intergouvernemental. Dans le processus du GIEC, ce sont les représentants des gouvernements qui ont signé le protocole de Kyoto qui ont le dernier mot. Le protocole a été déclaré un enjeu majeur avant que les scientifiques aient pu conclure dans un sens ou dans un autre. Le débat peut difficilement être ouvert sous l'épée de Damoclès des dispensateurs des crédits de recherche, en l'occurrence les gouvernements.

Bastien Alex : C’est le cas de tout débat, qui est toujours altéré ou biaisé par la mauvaise fois, le dogmatisme et les raccourcis qui conduisent à présenter les choses de manière binaire. Concernant l’ouverture, je partage le point de vue d’Eric Mollard, sociologue de l’environnement, qui énonce dans l’un de ses articles la nécessité pour le GIEC de se montrer plus attentif à la critique et de ne pas chercher à dissimuler ou amoindrir la part d’incertitude de ses travaux car cela se retourne toujours contre les positions qu’il défend. Le GIEC doit aussi faire un travail intelligent de vulgarisation et de sensibilisation des individus, et non se contenter de répondre aux scientifiques climato-sceptiques via des rapports d’expertise qui ne peuvent avoir de résonance auprès du public. Claude Allègre parle aux gens, le GIEC aux experts, c’est là une erreur stratégique de communication.

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