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Publié par Scientifique

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Widou (région du Ferlo, Sénégal) Envoyée spéciale - La saison des pluies a commencé dans le reste du pays. Mais à Widou, au coeur du Ferlo, dans le nord du Sénégal, les premières gouttes de pluie ne tomberont pas avant fin juillet. En cette période redoutée de soudure, le gros des troupeaux de zébus, de moutons et de chèvres a, sous la baguette des bergers peuls, migré vers le sud, en quête de pâturages.

Ici, sur la terre ocre-brun desséchée, il ne reste qu'un piteux tapis herbacé broyé par le soleil et le piétinement des bêtes. La vie du village et des dizaines de hameaux qui peuplent les alentours est rythmée par un ballet précis de convois venant s'abreuver au forage et remplir leurs réservoirs de fortune avant de reprendre la route. Scène familière du Sahel.

A quelques centaines de mètres de là, pourtant, une autre histoire cherche à s'écrire, dans un laboratoire à ciel ouvert. Dans la pépinière construite par l'Office des eaux et forêts, les hommes s'affairent, arrosoir à la main. Les femmes, courbées sur des rangées de petits conteneurs en plastique, repiquent les plants qui à l'arrivée des premières pluies devront être prêts pour être mis en terre. Cette année, il faut en préparer 390 000. Widou fait partie des premières communautés retenues par le gouvernement sénégalais pour mettre en oeuvre le projet de "grande muraille verte", une initiative panafricaine lancée en 2007 par l'Union africaine, et dont l'objectif est d'ériger un couloir arboré de 7 600 km de long, de Dakar à Djibouti, et de 15 km de large pour freiner l'avancée du désert. Onze pays y participent, mais le Sénégal - avec 535 km prévus - est le premier où le projet commence à prendre forme.

 

Portant beau dans son treillis camouflage, casquette vissée sur la tête, le colonel Matar Cissé, ingénieur des Eaux et forêts, l'admet sans peine : "La "grande muraille verte" est un projet fou." Mais il évacue rapidement l'idée selon laquelle il s'agirait de construire un mur étanche de quinze kilomètres d'épaisseur. "Cela n'aurait pas de sens. Il est plus juste d'imaginer que nous allons densifier le couvert forestier là où cela est possible, aménager des rétentions d'eau, créer des réserves naturelles pour la grande faune, qui a aujourd'hui quasiment disparu, tout en tenant compte des grandes routes de parcours des troupeaux." Pour lui, l'image de la "muraille" vaut parce qu'il est positif de montrer "qu'on choisit de coloniser le désert plutôt que de le subir".

 

Directeur de l'Agence nationale de la "grande muraille verte", Matar Cissé est chargé de transformer cette utopie en réalité. "Nous allons réussir, nous nous sommes entourés des meilleurs scientifiques et nous avons aussi une certaine expérience", assure-t-il avec un grand sourire. Depuis 2008, le reboisement progresse de 5 000 hectares environ par an. "Cela n'était jamais arrivé", souligne son adjoint, Pape Sarr, chargé des opérations techniques.

 

Au fil des campagnes, agronomes, botanistes, spécialistes des sols, améliorent leurs interventions. Il a d'abord fallu sélectionner les espèces à planter. Sept ont été retenues en fonction de leur capacité d'adaptation à la rudesse du milieu, mais aussi pour les services qu'elles rendent à la population. Acacia Sénégal pour la gomme arabique, balanites pour ses baies et l'huile qui peut être extraite de son noyau, zyzyphus pour ses fruits... "Nous devons planter des arbres que les populations n'aient pas intérêt à couper", explique Aliou Guissé, professeur en écologie végétale à l'université Cheikh-Anta-Diop de Dakar (UCAD). La distance entre les arbres a dû être agrandie pour limiter la compétition entre les plants. "Les sols sont ici déstructurés à l'extrême et, pour que le reboisement soit viable, il faut qu'il se recompose et héberge davantage de bactéries. C'est une des contraintes importantes du projet. Nous devrons attendre sept ou huit ans avant de savoir si cela s'est produit", avertit René Bally, directeur de recherches au CNRS.

 

Les parcelles reboisées - d'une superficie de 500 à 2 000 hectares - sont entourées de clôtures pendant cinq ans. Les éleveurs peuvent y avoir accès en demandant une autorisation. "Je leur rappelle les règles, pas de coupe-coupe et pas d'allumettes pour ne pas risquer le feu, puis je leur délivre un laissez-passer qui leur permet de venir faucher l'herbe pour leurstroupeauxou pour le vendre", raconte le sergent Omar Faye.

 

Défi technique, la "grande muraille verte" est aussi et peut-être surtout un défi humain. "Si nous ne parvenons pas à convaincre que ce projet est porteur d'une vie meilleure pour les habitants, nous ne réussirons pas", redoute Aliou Guissé. Avec une trentaine de techniciens, l'Agence de la "grande muraille" n'a pas les moyens d'avoir une forte présence sur le terrain et ce sera bientôt à la population elle-même de veiller à la pérennité de l'ouvrage. Comme de celle de ce jardin maraîcher de 7 hectares créé à la sortie de Widou, où 300 femmes produisent tomates, salades, melons, pommes de terre... Elles ont appris à semer, repiquer, traiter les légumes malades, doser l'engrais, récolter... "L'an dernier, les femmes ont tiré de la partie de la récolte qu'elles ont vendue au marché plus de 1 million de francs CFA (1 500 euros)", se félicite l'ingénieur agronome Momar Mbaye Ba, chargé de cette activité.

 

"D'ici à trois ans, nous serons autonomes, on commence à y penser", reconnaît Fatou Aïdara, présidente de la commission maraîchage. Elle vit ici depuis toujours, a vécu les grandes sécheresses des années 1970 et 1980, au cours desquelles hommes et troupeaux sont morts. Elle a aussi connu les espoirs sans lendemain des projets de développement imaginés par la coopération internationale et veut croire que, cette fois-ci, les promesses seront tenues.

 

Dans quelques semaines, des centaines d'étudiants de l'UCAD, des médecins fraîchement diplômés, des professeurs de lettres viendront donner de leur temps pour faire avancer la "grande muraille verte". Ils aideront la population à planter les arbres, offriront à certains leur première consultation médicale, enseigneront des rudiments d'écriture. Il en faudra bien sûr beaucoup plus pour transformer le Ferlo, mais voir l'engagement de ces élites a de quoi rendre optimiste.

Laurence Caramel

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