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Publié par Scientifique

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Le Brésil est sur le point de commercialiser des moustiques OGM. L'insecte pourrait devenir le premier animal transgénique libéré à grande échelle. Explications.

 

Le Brésil a autorisé jeudi 10 avril la commercialisation d’un moustique génétiquement modifié, afin de lutter contre la dengue, maladie tropicale répandue dans le pays. Ce moustique OGM deviendrait le premier animal transgénique lâché à grande échelle dans la nature.

Comment un moustique génétiquement modifié peut-il éradiquer une maladie ?

Ce sont justement les moustiques femelles, principalement de l’espèce aedes aegypti, qui sont vecteurs du virus de la dengue. Pour ne plus que cette espèce transmette la maladie en piquant les êtres humains, on a modifié son patrimoine génétique, par l’insertion de deux gènes. Un de ces gènes perturbateurs rend les moustiques dépendants à un antibiotique, la tétracycline : sans ce médicament, les moustiques génétiquement modifiés ne peuvent pas survivre. L’usine où sont produits les moustiques détruit ensuite les œufs femelles et ne relâche que les mâles : eux ne peuvent pas piquer, et ne sont donc pas vecteur de la maladie. Ces moustiques mâles génétiquement modifiés sont ensuite censés s’accoupler dans la nature avec des femelles dites "sauvages", qui n'ont pas été modifiées. Comme leur progéniture est privée de l’antibiotique, elle n’a que très peu de chance de survie (environ 3%). Résultat : l’espèce s’éteint progressivement. Et l’épidémie avec.

Pourquoi ce moustique est-il controversé ?

Aucune étude indépendante n’a prouvé que l’OX513A (c’est le nom du moustique génétiquement modifié) est vraiment efficace. Oxitec, la société britannique qui a mis au point ce moustique, n’a publié aucun résultat vraiment concluant des essais déjà menés au Brésil, aux îles Caïman et en Malaisie : "Aucun plan de suivi post-commercial n’est fourni par l’entreprise, et les soi-disant 'résultats probants' des essais en champs (commencés en février 2011) n’ont pas été publiés", pointe du doigt l’association Inf’OGM. "Sur les îles Caïman, les moustiques ont été lâchés sur une zone plutôt restreinte, facile à contrôler. Là on ne connait pas la taille de la zone concernée", met en garde Louis-Marie Houdebine, ancien chercheur spécialisé dans les biotechnologies à l'Institut National de la Recherche Agronomique (Inra) et auteur de plusieurs ouvrages sur la transgénèse.

La société britannique Oxitec, qui a le monopole de la production du moustique OX513A, a aussi tout intérêt à le commercialiser. Surtout que l’éradication de la dengue nécessitant des lâchers massifs, le moustique modifié doit être produit à très grande échelle. Il faudrait 7 millions de moustiques OGM par semaine pour pouvoir inonder les zones traitées et pour supprimer 20.000 moustiques sauvages. La production du OX513A pourrait donc s’avérer rentable.

Introduire ce nouveau moustique présente-t-il des risques ?

On ne connaît pas vraiment les conséquences que pourrait avoir l’élimination de l'aedes aegypti, l’espèce de moustiques visée par l'opération. Ce qui est sûr, c’est que le nouveau moustique ainsi lâché dans la nature pourrait s’avérer difficile à maîtriser. "Ce n’est pas propre aux OGM, tout ce qui nage ou ce qui vole, c’est difficile à contrôler, explique Louis-Marie Houdebine. Il faut qu’il y ait un vrai suivi de la dissémination, via une commission de surveillance."

Plusieurs scénarios catastrophes sont déjà évoqués par les anti-OGM : l’extinction d’une espèce de moustique pourrait favoriser un moustique concurrent, le moustique tigre (aedes albopictus), lui aussi vecteur des virus de la dengue et du chikungunya. Plus inquiétant : plusieurs ONG, comme GM Watch, ont aussi souligné que l’introduction du nouveau moustique pourrait engendrer une baisse de l’immunité humaine (dit "effet rebond"). Une des effets collatéraux pourrait être une généralisation de la forme la plus grave de la maladie, la dengue hémorragique, potentiellement mortelle.

N'existe-t-il pas d’autres solutions pour éradiquer la dengue ?

Aucun vaccin ni aucun traitement spécifique n’a pour l’instant été trouvé contre la dengue, une infection virale aux symptômes grippaux qui peut parfois être fatale. "Comme il n'existe pas de vaccin efficace, l'action la plus simple pour éviter la contamination est de contrôler la population de moustiques", argumente la CTNBio, commission brésilienne en charge des OGM.

Pourquoi ne pas se débarrasser des moustiques vecteurs de la maladie avec un insecticide ? "Ca ne suffit pas", répond Louis-Marie Houdebine. En plus, certains insecticides, jugés trop polluants et néfastes pour d’autres espèces animales comme les oiseaux, sont désormais interdits. La stérilisation des moustiques par irradiation, une technique appliquée depuis plusieurs décennies à certains insectes nuisibles, n’est pas non plus assez efficace. "Ces autres solutions ne sont pas idéales. La transgénèse, c’est une alternative", défend l’ancien chercheur, ouvertement pro-OGM. "Mais à condition de bien l’utiliser." 

Est-ce un premier pas vers la généralisation des animaux génétiquement modifiés ?

Deux autres animaux transgéniques sont déjà autorisés, mais seulement en aquarium : il s’agit du GloFish et du Night Pearl, deux poissons fluorescents "décoratifs". Le moustique OGM deviendrait donc le premier animal transgénique libéré à grande échelle dans l’environnement. Le saumon à la croissance accélérée, surnommé le "Frankenfish", en cours d’évaluation aux Etats-Unis, pourrait, lui, devenir le premier animal génétiquement modifié (AGM) autorisé pour l’alimentation humaine. "Il faut qu’on augmente les rendements de 50 à 70% d’ici 2050 pour réussir à nourrir toute la planète. A moins de changer toutes nos habitudes de consommation, on ne pourra pas y arriver sans OGM", avance Louis-Marie Houdebine. En attendant, le saumon transgénique provoque déjà une fronde de plusieurs chaînes de supermarchés américaines, qui ont annoncé qu’elles ne le commercialiseraient pas.

 

Juliette Deborde – Le Nouvel Observateur

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