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Publié par Scientifique

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Cycorp a lancé en 1984 un programme d'intelligence artificielle capable, grâce à l'immense savoir dont il dispose, d'effectuer des recherches scientifiques de manière automatique.

 

Atlantico : La société Cycorp serait sur le point d’aboutir à un modèle d’intelligence artificielle inédit, qui serait l’aboutissement d’un travail commencé en 1984. Comment se fait-il qu’une entreprise ait pu mener en toute discrétion et sur une durée aussi longue, sans retombées financières directes, un tel chantier ?

Jean-Gabriel Ganascia : Le projet Cyc poursuivi par la société Cycorp depuis trente ans paraît vraiment exceptionnel par sa longévité. Il prouve que des partenaires privés ont la capacité de mener des recherches fondamentales sur le long terme aux Etats-Unis.

Cela tient en partie aux financements publics américains et aux liens qu’entretient la société Cycorp avec de nombreuses universités, à la fois aux Etats-Unis et dans le monde, en particulier en Europe. Cela tient aussi aux résultats obtenus. En effet, il n’est pas exact de dire que la société n’ait pas eu de retombées financières directes : elle travaille sur le traitement du langage naturel et sur la gestion des connaissances. Or, ces domaines ont de nombreuses applications industrielles. Elle mentionne d’ailleurs sur son site un certain nombre de réussites, par exemple avec la firme GSK, pour les aider à gérer un thésaurus des notions utilisées dans le domaine pharmaceutique, dans un hôpital, pour aider à gérer les essais cliniques, dans le secteur des semi-conducteurs, etc.

A quel niveau d’intelligence artificielle Cycorp pourrait-elle parvenir ? Quelle influence cela pourrait-il avoir sur nos vies ?

Avant de fonder Cycorp, Doug Lenat travaillait sur des programmes informatiques simulant des découvertes scientifiques. Il a en particulier réalisé le logiciel AM (Automated Mathematics) capable d’engendrer automatiquement des conjectures dans le domaine de la théorie des nombres. Après quelques expériences fructueuses, il a eu le sentiment que ses tentatives d’automatisation de découverte scientifique étaient limitées et que, si l’on souhaitait aller plus loin et fabriquer une machine capable de faire de grandes découvertes,  il fallait que les programmes d’intelligence artificielle disposent d’une très grande quantité de connaissances de sens commun. Cela l’a conduit à concevoir ce projet extrêmement ambitieux de formalisation encyclopédique du savoir ordinaire mobilisé par les femmes et les hommes dans leurs activités quotidiennes. Cette hypothèse scientifique selon laquelle la formalisation encyclopédique du savoir contribuerait à la découverte scientifique automatique demande à être validée. Si elle l’était, cela ferait que des programmes informatiques contribueraient directement à l’avancée des connaissances humaines dans beaucoup de domaines, par exemple dans le secteur de la santé, en nous aidant à comprendre les mécanismes de certaines maladies, en climatologie ou en physique, ce qui aurait à termes des conséquences considérables sur nos vies.


Cette intelligence artificielle ne serait pas seulement le fruit d’une programmation, elle apprendrait au fil du temps. Au finale, cela revient-il à créer une sorte d’humanoïde ? La concurrence des machines est-elle de moins en moins fictionnelle ?

Sans aucun doute, l’intelligence artificielle que Doug Lenat souhaite développer conduit à construire des machines qui apprennent d’elles-mêmes et qui découvrent des connaissances automatiquement. Cela ne revient pas, pour autant, à créer un surhomme plus intelligent que nous.

La machine qui nous aide à faire reculer les frontières de l’ignorance demeure un outil. Elle procède par calcul et par exploration d’un grand nombre de combinaisons, ce qui évite aux hommes un travail extrêmement fastidieux. Mais, en dernière analyse, c’est toujours à l’Homme d’interpréter les résultats et de guider le travail de cet ordinateur. Il n’y a donc pas là de raison de craindre une quelconque concurrence des machines, d’autant plus que les machines de Cycorp ne prétendent aucunement accéder à une forme conscience par laquelle elles évalueraient et jugeraient.

Entre 1984 et aujourd’hui la technologie a beaucoup évolué. Comment se fait-il que des travaux débutés il y a aussi longtemps aient pu s’inscrire dans une telle continuité ?

En 1984, à l’origine du projet Cyc, Doug Lenat fût extrêmement perspicace ; ses intuitions se révèlent, avec le recul du temps, comme ayant été prémonitoires. Aujourd’hui, de nombreuses équipes de recherche travaillent sur ce que l’on appelle le Web sémantique et les "ontologies". Dans les deux cas, cela revient à caractériser formellement la signification de concepts. C’est exactement ce que cherche à faire Doug Lenat avec le projet Cyc. Sans doute, les approches diffèrent, car les spécialistes des ontologies formelles et du web sémantique cherchent à établir des réseaux de concepts dans des sous-domaines de la connaissance, tandis que Doug Lenat essaie d’établir un réseau général de la connaissance de sens commun que nous mobilisons dans la vie de tous les jours. Mais, il existe aussi beaucoup de similitudes dans les techniques employées et dans les applications pratiques. Cela explique que des travaux amorcés il y a si longtemps conservent toujours une grande actualité et qu’il y ait déjà eu une certain nombre d’applications pratiques qui permettent à la société Cycorp de survivre.



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